Antonio Guterres : "Les menaces mondiales exigent une nouvelle solidarité".

publié le 26 mai 2020 à 11:49 par Président ACOS   [ mis à jour : 26 mai 2020 à 11:50 ]

26-05-2020Andrea Monda, Directeur de l'Osservatore Romano - La pandémie doit être un signal d'alarme. Les menaces mondiales mortelles appellent une nouvelle unité et une nouvelle solidarité. C'est ce que souligne le secrétaire général des Nations unies dans cette interview exclusive aux médias du Vatican, et dans laquelle António Guterres exprime sa profonde gratitude au Pape François pour son soutien à l'appel à un cessez-le-feu mondial.

Entretien avec le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres

Récemment, vous avez lancé un appel à la paix dans le monde, un monde touché par la pandémie. Cette initiative rejoint une fois de plus celles prises par le Pape François - que vous avez rencontré à la fin de l'année dernière, lorsque vous avez délivré ensemble un message vidéo - qui ne cesse de demander l'arrêt de toutes les guerres. Vous l'avez dit: «La fureur du virus illustre la folie de la guerre.» Pourquoi, selon vous, est-il si difficile de faire passer ce message ?

Tout d'abord, je voudrais renouveler ma profonde gratitude au Pape François pour son soutien à mon appel mondial au cessez-le-feu et au travail des Nations-Unies. Son engagement mondial, sa compassion et ses appels à l'unité réaffirment les valeurs fondamentales qui guident notre travail : réduire la souffrance humaine et promouvoir la dignité humaine.

Lorsque j'ai lancé l'appel au cessez-le-feu, mon message aux parties en conflit dans le monde entier était simple : les combats doivent cesser afin que nous puissions nous concentrer sur notre ennemi commun, la Covid-19.

À ce jour, l'appel a été approuvé par 115 gouvernements, des organisations régionales, plus de 200 groupes de la société civile ainsi que d'autres chefs religieux. Seize groupes armés se sont engagés à mettre fin à la violence. Des millions de personnes ont également signé un appel à l'aide en ligne. Mais la méfiance reste grande, et il est difficile de transformer ces engagements en actions qui fassent la différence dans la vie des personnes touchées par le conflit.

Mes représentants et envoyés spéciaux travaillent sans relâche dans le monde entier, avec ma propre participation directe si nécessaire, pour transformer les intentions exprimées en cessez-le-feu effectifs. Je continue à appeler les parties en conflit et tous ceux qui peuvent avoir une influence sur elles, à placer la santé et la sécurité des personnes au premier plan.

Je voudrais également mentionner un autre appel que j'ai lancé et que je considère comme essentiel : un appel à la paix dans les foyers. Partout dans le monde, alors que la pandémie se propage, nous constatons également une augmentation alarmante de la violence à l'égard des femmes et des filles. J'ai demandé aux gouvernements, à la société civile et à tous ceux qui peuvent aider dans le monde entier de se mobiliser pour mieux protéger les femmes. J'ai également appelé les responsables religieux de toutes les confessions à condamner sans équivoque tous les actes de violence contre les femmes et les filles et à défendre les principes fondamentaux de l'égalité.

Il y a quelques mois, avant que la pandémie n'éclate, vous avez dit que la peur était «la marque la plus vendue». C'est une chose qui, ces dernières semaines, pourrait être encore plus amplifiée. Comment, selon vous, est-il possible de lutter contre le sentiment de peur qui se répand dans les populations, surtout en ces temps difficiles ?

La pandémie de Covid-19 n'est pas uniquement une urgence sanitaire mondiale. Ces dernières semaines, on a assisté à une recrudescence des théories du complot et du sentiment anti-étranger. Dans certains cas, des journalistes, des professionnels de la santé ou des défenseurs des droits de l'homme ont été pris pour cible simplement parce qu'ils faisaient leur travail.

Depuis le tout début de cette crise, je plaide pour la solidarité au sein des sociétés et entre les pays. Notre réponse doit être fondée sur les droits de l'homme et la dignité humaine. J'ai également appelé les établissements d'enseignement à se concentrer sur la culture numérique, et j'ai demandé aux médias, en particulier aux entreprises de réseaux sociaux, de faire beaucoup plus pour signaler et supprimer les contenus racistes, misogynes et autres contenus préjudiciables, conformément à la législation internationale sur les droits de l’homme.

Les responsables religieux ont un rôle crucial à jouer pour promouvoir le respect mutuel dans leurs communautés et au-delà. Ils sont bien placés pour remettre en question les messages inexacts et préjudiciables, et pour encourager toutes les communautés à promouvoir la non-violence, à rejeter la xénophobie, le racisme et toutes les formes d'intolérance.

La peur est certainement alimentée par les fausses informations, qui, comme vous l'avez récemment dénoncé, se répandent de plus en plus. Comment lutter contre la désinformation sans risquer d'occulter les libertés et les droits fondamentaux au nom de ce combat ?

Partout dans le monde, les gens veulent savoir quoi faire et où s'adresser pour obtenir des conseils. Au lieu de cela, ils doivent faire face à une épidémie de désinformation qui, dans le pire des cas, peut mettre des vies en danger. Je salue les journalistes et les autres personnes engagés dans la vérification des informations et des publications sur les réseaux sociaux.

Pour soutenir ces efforts, j'ai lancé au sein des Nations-Unies une initiative de réponse aux communications, sous le nom de Verified, qui vise à transmettre des informations précises et factuelles aux gens tout en encourageant les solutions et la solidarité alors que nous passons de la crise à la reprise.

Les responsables religieux ont également un rôle à jouer pour mobiliser leurs réseaux et leurs capacités de communication afin d'aider les gouvernements à promouvoir les mesures de santé publique recommandées par l'Organisation Mondiale de la Santé - de la distanciation sociale à l’importance d’une bonne hygiène - et dissiper ainsi les fausses informations et les rumeurs.

Parmi les informations infondées présentes quotidiennement dans l'opinion publique, il y a actuellement beaucoup de critiques à l'égard des agences de l'ONU, comme par exemple l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Alors que nous pleurons les vies perdues à cause du virus, nous désespérons de voir que beaucoup d'autres suivront, en particulier dans les lieux les moins capables de faire face à une pandémie. Il sera crucial de revenir sur le développement de la pandémie et sur la réponse internationale. Mais actuellement, l'Organisation Mondiale de la Santé et l'ensemble du système des Nations-Unies sont engagés dans une course contre la montre pour sauver des vies.

Je suis particulièrement préoccupé par le manque de solidarité adéquate avec les pays en développement, tant pour les équiper afin de répondre à la pandémie de Covid-19 que pour faire face aux conséquences économiques et sociales dramatiques sur les plus pauvres du monde. L’OMS et l'ensemble du système des Nations Unies se sont pleinement mobilisés pour sauver des vies, éviter la famine, atténuer la douleur et planifier le rétablissement.

Nous avons mis sur la table un plan d'action humanitaire mondial de 7,6 milliards de dollars pour les populations les plus vulnérables, y compris les réfugiés et les déplacés à l'intérieur de leur propre pays. Les donateurs ont généreusement promis près d'un milliard de dollars jusqu'à présent et je poursuis mon plaidoyer pour que ce plan soit entièrement financé.

Nos équipes régionales travaillent en coordination avec les gouvernements pour mobiliser des fonds, pour aider les ministères de la santé à se préparer et pour soutenir des mesures économiques et sociales, allant de la sécurité alimentaire et de l'enseignement à domicile aux transferts de fonds et bien plus encore. Nos opérations de paix continuent à remplir leurs importants mandats de protection et à soutenir la paix et les processus politiques.

Le réseau de chaînes d'approvisionnement des Nations-Unies a été mis disposition des pays en développement. Des millions de kits de test, de respirateurs et de masques chirurgicaux ont déjà été distribués dans plus de 100 pays. Nous avons mis en place des vols de solidarité pour acheminer davantage de fournitures et de travailleurs dans des dizaines de pays en Afrique, en Asie et en Amérique Latine.

Et depuis le début, j'ai mobilisé l'expertise de toute la famille des Nations- Unies pour produire une série de rapports et de notes d'orientation afin de fournir des analyses et des conseils pour une réponse efficace et coordonnée de la communauté internationale. (https://www.un.org/en/coronavirus/un-secretary-general)

Nous vivons à une époque où les attaques contre le multilatéralisme se multiplient. Pensez-vous qu'il soit nécessaire de renforcer la confiance des citoyens dans les institutions internationales ? Et comment cela pourrait-il être fait ?

La collaboration et la contribution de tous les États - y compris les plus puissants - sont essentielles non seulement pour lutter contre la Covid-19 mais aussi pour relever les défis de la paix et de la sécurité auxquels nous sommes confrontés. Il est également essentiel d'aider à créer les conditions d'une reprise efficace dans le monde développé et en développement.

Le virus a démontré notre fragilité mondiale. Et cette fragilité ne se limite pas à nos systèmes de santé. Elle touche toutes les régions du monde et nos institutions. La fragilité des efforts mondiaux coordonnés est mise en évidence par l'échec de notre réponse à la crise climatique, par le risque toujours croissant de prolifération nucléaire, par notre incapacité à nous rassembler pour mieux réguler le web.

La pandémie devrait être un signal d'alarme. Les menaces mondiales mortelles exigent une nouvelle unité et une nouvelle solidarité.

Vous avez ouvertement salué l'initiative européenne visant à développer un vaccin contre la Covid-19. Toutefois, la découverte d'un vaccin pourrait inciter certains à occuper une position dominante au sein de la communauté internationale. Comment pouvons-nous éviter ce risque ? Et avant même de trouver un vaccin, que peut-on faire pour tester les traitements qui ont prouvé leur efficacité ?

Dans un monde interconnecté, aucun d'entre nous n'est en sécurité si tout le monde ne l’est pas. C'était, en quelques mots, l'essence de mon message lors du lancement de de l'initiative “ACT Accelerator” - la collaboration mondiale visant à accélérer le développement, la production et l'accès équitable aux nouveaux diagnostics, aux thérapies et aux vaccins contre la Covid-19.

Cela doit être considéré comme un bien public mondial. Non pas un vaccin ou des traitements pour un pays ou une région ou la moitié du monde - mais un vaccin et un traitement qui soient abordables, sûrs, efficaces, faciles à administrer et universellement disponibles - pour tout le monde, partout. Ce vaccin doit être le vaccin du peuple.

Comment éviter d'avoir des pays de premier et de second rang dans cette lutte contre le virus ? Il y a un danger que la pandémie creuse davantage le fossé entre les riches et les pauvres. Comment pouvons-nous éviter que cela ne se produise ?

La pandémie met en évidence les inégalités partout. Inégalités économiques, disparités dans l'accès aux services de santé et bien plus encore. La pauvreté pourrait augmenter de 500 millions de personnes - la première augmentation en trois décennies.

Nous ne pouvons pas permettre que cela se produise et c'est pourquoi je continue de plaider en faveur d'un plan d'aide mondial qui représente au moins 10 % de l'économie globale. Les pays les plus développés peuvent le faire avec leurs propres ressources, et certains ont déjà commencé à mettre en place de telles mesures. Mais les pays en développement ont besoin d'un soutien massif et urgent.

Le Fonds Monétaire International a déjà approuvé un financement d'urgence pour un premier groupe de pays en développement. La Banque Mondiale a indiqué qu'avec les ressources nouvelles et existantes, elle peut fournir 160 milliards de dollars de financement au cours des 15 prochains mois. Le G20 a approuvé la suspension du remboursement de la dette pour les pays les plus pauvres.

J'apprécie pleinement ces mesures, qui peuvent protéger les personnes, les emplois et favoriser le développement. Mais même cela ne sera pas suffisant et il sera important d'envisager des mesures supplémentaires, notamment l'allègement de la dette, pour éviter des crises financières et économiques durables.

Certains disent qu'après cette pandémie, le monde ne sera plus jamais le même. Quel pourrait être l'avenir des Nations-Unies dans le monde de demain ?

La relance à l’issue de la pandémie offre une possibilité de mettre le monde sur une voie plus sûre, plus saine, plus durable et plus inclusive. Les inégalités et les lacunes en matière de protection sociale qui ont été si douloureusement exposées devront être corrigées. Nous aurons également l'occasion de placer les femmes et l'égalité des sexes au premier plan pour aider à renforcer la résilience aux chocs futurs.

La relance doit également aller de pair avec l'action en faveur du climat. J'ai demandé aux gouvernements de veiller à ce que les dépenses visant à revitaliser les économies soient utilisées pour investir dans l'avenir, et non dans le passé.

L'argent des contribuables doit servir à accélérer la décarbonisation de tous les aspects de notre économie et à privilégier la création d'emplois verts. Il est temps de mettre une taxe sur le carbone et de faire payer les pollueurs à hauteur de leur pollution. Les institutions financières et les investisseurs doivent prendre pleinement en compte les risques climatiques.

Notre modèle reste les objectifs de développement durable et l'accord de Paris sur le changement climatique. Le moment est venu d’être déterminé. Déterminé à vaincre la Covid-19 et à sortir de la crise en construisant un monde meilleur pour tous.