Le Pape François exhorte à faire de la Méditerranée un espace de résurrection.

publié le 23 févr. 2020 à 10:09 par Président ACOS   [ mis à jour : 28 févr. 2020 à 06:37 ]

Lors de sa rencontre avec les évêques participant à la rencontre de Bari sur la Méditerranée, ce dimanche matin, le Pape François a délivré une ample méditation exhortant les responsables d’Eglise à s’engager en faveur de la paix et de la réconciliation.

23-02-2020 - Cyprien Viet - Bari - Après un mot d’accueil du cardinal Gualtiero Bassetti, organisateur de cette rencontre en tant que président de la conférence épiscopale italienne, le Pape a écouté les témoignages de deux évêques venant de réalités très différentes et représentatives des périphéries méditerranéennes.

Tout d’abord, les Balkans, avec le cardinal-archevêque de Sarajevo, Vinko Puljic, qui dirige ce diocèse depuis 30 ans, et a traversé avec courage les heures sombres de la guerre des années 1990, vivant même un court temps d’emprisonnement par une milice serbe. Le cardinal Puljic, qui avait accueilli le Pape François en visite en Bosnie-Herzégovine en 2015, est revenu avec gravité sur les persécutions et les souffrances vécues par de nombreuses communautés chrétiennes autour de la Méditerranée, avec les «violences, conflits et divisions de tout type, causés en grande partie par des pays riches».

Il a évoqué le «cœur brisé» de nombreux pasteurs face à l’émigration de nombreux jeunes, «provoquée par les guerres, les injustices et la misère», mais aussi sa reconnaissance pour le courage de ceux qui restent afin d’œuvrer au veloppement  et à la reconstruction de leurs pays. «Nous avons besoin de nous sentir accompagnés et d’être soutenus par rapport aux puissants, auxquels nous demandons de travailler plus pour construire la paix, le dialogue et la coopération. Nous sommes heureux chaque fois que quelqu’un visite nos Églises et nos pays, en démontrant à tous que nous ne sommes pas seuls, mais que nous avons des communautés plus grandes et plus fortes, prêtes à nous défendre et à nous reconnaitre dans une relation de communion et de fraternité», a conclu le cardinal de Bosnie.

Ecoute, propositions et perspectives

Ensuite, au nom de la Terre Sainte Mgr Pierbattista Pizzaballa, administrateur apostolique du Patriarcat latin de Jérusalem, a évoqué les trois temps de cette rencontre de Bari. Tout d’abord, l’écoute, avec le constat du besoin de sortir des schémas coloniaux qui ont longtemps structuré la vie des Églises en Méditerranée. Le «chemin de Croix» vécu par de nombreuses communautés chrétiennes nécessite une écoute et une solidarité concrètes, et non pas seulement une relation basée sur des aides économiques. Il a ensuite souligné la richesse des expériences et des propositions suggérées par les participants à la rencontre, en soulignant l’inscription de l’activité des Églises dans la complexité du réel, en «mettant la personne au centre, dans les écoles, les hôpitaux, les innombrables initiatives de solidarité et de proximité aux pauvres». Il a aussi souligné l’importance du dialogue œcuménique et interreligieux, ainsi que la nécessité de savoir dénoncer le mal, car «nos Églises désirent devenir une voix prophétique de vérité et de liberté», a-t-il insisté.

Enfin, Mgr Pizzaballa a évoqué les perspectives à venir, les suites de cette rencontre. D’autres réunions en plus petit comité suivront régulièrement, «dans les temps que le Seigneur nous indiquera, afin de construire un parcours commun où faire grandir dans nos contextes blessés et déchirés une culture de paix et de communion», a-t-il expliqué.

L’encouragement de François au processus d’écoute réciproque

Au début de sa longue intervention, marquée par plusieurs improvisations incisives, le Pape a remercié la conférence épiscopale italienne d’avoir organisé cette rencontre, «entrevoyant en elle la possibilité d’engager un processus d’écoute et d’échange par lequel contribuer à l’édification de la paix dans cette région cruciale du monde». En soulignant la continuité avec la rencontre œcuménique organisée au même endroit en juillet 2018 en présence de nombreux responsables orthodoxes, François a salué les efforts menés par le diocèse de Bari en faveur du dialogue œcuménique et interreligieux, en qualifiant la ville de «capitale de l’unité».

«Vous vous êtes réunis pour réfléchir sur la vocation et le destin de la Méditerranée, sur la transmission de la foi et la promotion de la paix. Le "Mare nostrum" est le lieu physique et spirituel dans lequel notre civilisation a pris forme, comme résultat de la rencontre de plusieurs peuples». Aujourd’hui, «la Méditerranée demeure une zone stratégique dont l’équilibre reflète ses effets sur les autres parties du monde», a souligné François.

Le défi de la promotion de la paix

«Dans cet épicentre de lignes profondes de rupture et de conflits économiques, religieux, confessionnels et politiques, nous sommes appelés à offrir notre témoignage d’unité et de paix. Nous le faisons à partir de notre foi et de l’appartenance à l’Église, en nous demandant quelle est la contribution que, comme disciples du Seigneur, nous pouvons offrir à tous les hommes et les femmes de la région méditerranéenne.» François a souligné la place centrale de la piété populaire dans le riche héritage culturel et religieux des sociétés méditerranéennes.

«L’annonce de l’Évangile ne peut être séparée de l’engagement pour le bien commun et nous pousse à agir comme des infatigables artisans de paix. Aujourd’hui la région de la Méditerranée est menacée par de nombreux foyers d’instabilité et de guerre, soit dans le Moyen-Orient, soit dans les divers États de l’Afrique du Nord, comme aussi entre les différentes ethnies, groupes religieux et confessionnels ; nous ne pouvons pas oublier le conflit encore irrésolu entre israéliens et palestiniens, avec le danger des solutions non équitables, et donc porteuses de nouvelles crises.»

Le Pape a martelé que «la guerre est une authentique folie parce qu’il est fou de détruire des maisons, des ponts, des entreprises, des hôpitaux, de tuer des personnes et d’anéantir des ressources au lieu de construire des relations humaines et économiques. Elle est une folie à laquelle nous ne pouvons pas nous résigner : jamais la guerre ne pourra être considérée comme normale ou acceptée comme une voie inéluctable pour résoudre des divergences et des intérêts opposés.»

«Il n’y a aucune alternative à la paix», a répété François, en remarquant que «la guerre apparaît comme l’échec de tout projet humain et divin : il suffit de visiter un paysage ou une ville, théâtres d’un conflit, pour se rendre compte comment, à cause de la haine, le jardin s’est transformé en terre désolée et inhospitalière, et le paradis terrestre en enfer.» En sortant de son texte, il a dénoncé «le grave péché d’hypocrisie, quand dans les conventions internationales, dans les réunions, de nombreux pays parlent de paix et ensuite vendent des armes aux pays qui sont en guerre. Ceci s’appelle la grande hypocrisie», s'est agacé François.

Le Pape a ensuite souligné le besoin d’être attentif aux plus pauvres. «A quoi sert une société qui atteint toujours de nouveaux résultats technologiques, mais qui devient moins solidaire envers celui qui est dans le besoin ? Par l’annonce évangélique, nous transmettons, au contraire, la logique selon laquelle il n’y a pas de derniers, et nous nous efforçons à ce que l’Eglise, par un engagement toujours plus actif, soit le signe de l’attention privilégiée pour les petits et les pauvres», a martelé le Pape, en insistant une nouvelle fois sur les situations dramatiques vécues par les migrants. 

«Il est facile de prévoir que ce phénomène, avec ses dynamiques de l’époque actuelle, marquera profondément la région méditerranéenne. C’est pour cela que les États et les communautés religieuses ne peuvent pas ne pas être préparés», a insisté l’évêque de Rome, en dénonçant les discours d’indifférence et de rejet qui continuent à se diffuser. «Un sentiment de peur s’introduit, qui pousse à ériger ses défenses face à ce qui est présenté instrumentalement comme une invasion. La rhétorique de l’affrontement des civilisations ne sert qu’à justifier la violence et à alimenter la haine. La défaillance, ou du moins la faiblesse, de la politique et le sectarisme sont les causes des radicalismes et du terrorisme. La communauté internationale s’est contentée d’interventions militaires alors qu’elle devrait mettre en place des institutions qui garantissent des opportunités égales et des lieux où les citoyens auraient la possibilité de prendre en charge le bien commun.»

François a exhorté à élever la voix «pour demander aux gouvernements la protection des minorités et de la liberté religieuse. La persécution dont sont victimes surtout – mais pas seulement – les communautés chrétiennes est une blessure qui déchire notre cœur et ne peut pas nous laisser indifférents.».

Porter secours aux migrants, un devoir chrétien

«Nous n’accepterons jamais que celui qui cherche l’espérance en prenant la mer meurt sans recevoir de secours, ou que celui qui arrive de loin devienne la victime d’exploitation sexuelle, soit sous-payé ou recruté par les mafias.»

«Certes, l’accueil et une intégration digne sont des étapes d’un processus qui n’est pas facile. Cependant, il est impensable de s’y engager en construisant des murs», a répété François, avant de lancer ces quelques mots en sortant de son texte : «Moi, cela me fait peur quand j’écoute les discours de certains leaders des nouvelles formes de populisme, cela me fait penser aux discours qui semaient la peur et ensuite la haine, dans les années 1930», a-t-il confié.

Il a au contraire défini la mer Méditerranée comme la «mer du métissage»«Ne laissons pas se répandre, par esprit nationaliste, la conviction du contraire, c’est-à-dire que les Etats moins accessibles et géographiquement plus isolés seraient privilégiés. Seul le dialogue permet de se rencontrer, de dépasser les préjugés et les stéréotypes, de se raconter et de se mieux connaître soi-même.»

Le Pape a ensuite abordé cette problématique sur un plan ecclésial. «Il faut élaborer une théologie de l’accueil et du dialogue qui réinterprète et repropose l’enseignement biblique. Elle peut être élaborée seulement si l’on s’efforce par tous les moyens de faire le premier pas et en n’excluant pas les semences de vérité dont les autres sont dépositaires.»

«Trop souvent, l’histoire a connu des antagonismes et des luttes fondés sur la conviction faussée que nous défendons Dieu en combattant celui qui ne partage pas notre credo. En réalité, les extrémismes et les fondamentalismes nient la dignité de l’homme et sa liberté religieuse, en causant un déclin moral et en favorisant une conception antagoniste des rapports humains. C’est aussi pourquoi une rencontre plus vivante entre les diverses fois religieuses, portée par un respect sincère et par une volonté de paix, devient urgente», a martelé le Pape en invitant à relire le Document d’Abou Dhabi sur la fraternité.

Transformer le cimetière en lieu de Résurrection

Le Pape a conclu son discours en confiant les participants «à l’intercession de l’Apôtre Paul qui, le premier, a traversé la Méditerranée en affrontant les dangers et les adversités en tout genre pour porter l’Evangile du Christ à tous : que son exemple vous indique les voies sur lesquelles poursuivre l'engagement joyeux et libérateur de transmettre la foi à notre temps.»

Il a évoqué un extrait du Livre d’Isaïe. Devant la désolation de Jérusalem à la suite de l’exil, le prophète ne cesse pas d’entrevoir un avenir de paix et de prospérité. «Ils rebâtiront les ruines antiques, ils relèveront les demeures dévastées des ancêtres, ils restaureront les villes en ruines, dévastées depuis des générations» (Is 61, 4). Voilà l’œuvre que le Seigneur vous confie pour cette région de la Méditerranée : reconstruire les liens qui ont été coupés, relever les villes détruites par la violence, faire fleurir un jardin là où sont aujourd’hui des terres desséchées, susciter de l’espérance à celui qui l’a perdue, et exhorter celui qui est fermé sur lui-même à ne pas craindre le frère et à regarder ce qui est déjà devenu un cimetière comme le lieu d’une future résurrection de toute la région. Que le Seigneur accompagne vos pas et qu’il bénisse votre œuvre de réconciliation et de paix.»

Les remerciements de Mgr Desfarges

Au terme de cette rencontre, l’archevêque d’Alger, Mgr Paul Desfarges, qui est aussi le président de la conférence épiscopale régionale du  Nord de l’Afrique, a prononcé un discours de remerciement en italien, en remarquant notamment que «la Méditerranée, qui a été tout au long de son histoire un lieu d’échange entre les cultures et les civilisations, ou conservera sa vocation d’être une mer de paix, ou sera le cimetière de nos refus et de nos fermetures».

«Il n’y a pas de futur dans la fermeture sur soi et dans les replis nationalistes», a martelé Mgr Desfarges, en remerciant le Saint-Père pour ses gestes qui «secouent nos Églises et les poussent à être toujours plus au service de la fraternité entre tous». Il a remarqué que «dans le monde entier, et aussi dans le Maghreb d’où je viens, à majorité musulmane, vos gestes et vos paroles sont écoutés. Les gens disent: "ce Pape nous aime bien".»

«Si vos gestes et vos paroles suscitent parfois des résistances, beaucoup plus souvent, ils infusent une grande espérance», a souligné l’archevêque d’Alger, en remerciant François de pousser les Églises à se mettre au service de tous les habitants de la région, et non pas seulement des chrétiens. «Merci d’avoir confiance dans nos Églises. Nous l’avons vu dans votre message à l’occasion de la béatification des martyrs d’Algérie et de votre visite au Maroc. Que le Seigneur vous conserve dans la fidélité au service de l’unité et de la paix», a conclu Mgr Desfarges.

Le Pape est ensuite descendu dans la crypte de la basilique pour se recueillir devant les reliques de saint Nicolas, avant un bref salut à la foule rassemblée sur le parvis, que le Saint-Père a remerciée pour sa prière durant ces journées de réflexion.















Source : Vatican news