Le Pape Saint Clément prêche face à la division des Corinthiens.

Le Pape Saint Clément remplaça Saint Anaclet vers l'an 91 de J-C. dans le gouvernement de l'Eglise de Rome, vingt-quatre ans après la mort de Saint Pierre, son premier évêque. Il fut porté sur le siège de Rome en dépit de son refus. A ce moment-là, la division s'introduisit dans l'Eglise de Corinthe. Pour l'apaiser on eut recours à l'Eglise de Rome. Ce fut à cette occasion, en 97 ap. J-C, que Saint Clément adressa aux fidèles de Corinthe une épître devenu célèbre. Certains écrivains voulurent même la mettre au nombre des écritures canoniques. C'est une homélie qui fait appel à l'Ecriture, à laquelle on reconnaît une clarté dans les interprétations et dans laquelle règnent élévation, sentiment et sagesse.   


Voici comment le Pape Saint Clément décrivit la révolte des Corinthiens [1]. Il l'a qualifié "d'aberration étrange chez les élus de Dieu", de "révolte impie et de sacrilège attisé par quelques individus emportés et présomptueux; une révolte qu'ils ont poussée à un tel degré de démence que le nom de Corinthiens qui était vénéré, admiré, aimable à tous les hommes, en est devenu grandement décrié". 

Avant de poursuivre le reproche, Saint Clément rappelle la sainteté des Corinthiens : "Votre foi, dit-il, était excellente et solide". Vous aviez "une piété discrète et bienveillante dans le Christ" ; on vous connaissait de la "générosité dans la pratique de l'hospitalité" ; vous possédiez "une science parfaite et sûre" ; vous ne "faisiez pas acception des personnes, vous marchiez selon les prescriptions de Dieu". ..."Les jeunes gens, vous les mainteniez dans la mesure et la dignité....Les femmes vous leur recommandiez de tout accomplir avec une conscience irréprochable dans la dignité et la pureté, en chérissant leur mari comme il convient"....

Puis "justice et paix se sont éloignées parce que chacun a abandonné la crainte de Dieu et laissé sa foi en lui s'obscurcir". Saint Clément trouvant la cause du changement, qui s'est opéré tout à coup dans le comportement des Corinthiens, dans le crime de l'envie dont il expose les désordres dans des exemples pris dans l'histoire sainte, remontant depuis Abel et les Patriarches, jusqu'aux apôtres et aux temps de son époque. "L'envie et les contestations ont renversé les grandes villes, et arraché jusque dans leur fondements des nations puissantes". Désormais, les Corinthiens ne marchent plus "d'une manière digne du Christ ; chacun marche suivant les convoitises de son coeur dépravé, possédé de cette jalousie injuste et impie par laquelle la mort est entrée dans le monde".

Après son préambule, Saint Clément se lance dans la première partie sur un magnifique éloge des vertus qui distinguaient l'Eglise de Corinthe avant le schisme qui la désole. 

Il mentionne en premier le renoncement à la jalousie. Pour appuyer cette recommandation, il donne en exemple la personne de Pierre qui "à cause d'une jalousie injuste a supporté tant de souffrances". Pareil pour Paul qui par suite de la jalousie et de la discorde, "a payé le prix réservé à la constance". Il fut chargé sept fois de chaînes, exilé, lapidé, devenu un héraut en Orient et en Occident, il a reçu la renommée éclatante que lui méritait sa foi".

Vers la fin de son éloge des vertus, le Pape Clément lancera un appel clair pour sortir de cet infernal engrenage qu'est l'envie et la jalousie. "Pratiquons, dit-il, tout ce qui est sanctifiant ; fuyons les médisances, les étreintes sales et impures, les excès de boisson, le prurit des nouveautés, les convoitises odieuses, l'infâme adultère, l'odieux orgueil, car Dieu, est-il dit, s'oppose aux orgueilleux mais donne aux humbles ses faveurs".

La deuxième vertu qu'il mentionne est le repentir. "Laissons donc les préoccupations vaines et inutiles et conformons-nous aux normes glorieuses et vénérables de notre tradition". "Le Maître a donné place au repentir pour tous ceux qui voulaient se retourner vers lui". Noé prêcha le repentir et ceux qui l'écoutèrent furent sauvés. Aussi vrai que je vis, dit le Seigneur, je ne désire pas tant la mort du pécheur que son repentir". Le Seigneur dit par ailleurs : "Lavez-vous et purifiez-vous ; otez de devant mes yeux la méchanceté de vos âmes ; mettez fin à vos méchancetés, apprenez à faire le bien, recherchez la justice, délivrez l'opprimé, faites droit à l'orphelin et rendez justice à la veuve". 

La troisième vertu est l'obéissance et la foi. "Obéissons donc à Sa volonté pleine de grandeur et de majesté ; devenons des suppliants de Sa miséricorde et de Sa bonté et prosternons-nous". Et le Pape de citer, Hénoch qui fut trouvé juste à cause de son obéissance, Noé trouvé fidèle et de ce fait reçu le ministère de prêcher au monde une nouvelle naissance. Abraham fut appelé l'Ami et trouvé fidèle dans son obéissance aux paroles de Dieu. Lot fut sauvé de Sodome grâce à son hospitalité et sa piété. Rahab la prostituée, quant à elle fut sauvée grâce à sa foi et son hospitalité.

L'humilité et la douceur forment ensemble la quatrième vertu ; toutes deux se tiennent la main. "Eh bien donc, frères, soyons humbles de coeur ; déposons tous les sentiments de jactance, de vanité, de fol orgueil, de colère, et accomplissons ce qui est écrit ; car l'Esprit-Saint dit : Que le sage ne se vante pas de sa sagesse, ni le fort de sa force, ni le riche de sa richesse, mais que celui qui se vante se vante dans le Seigneur", de la chercher et de pratiquer le droit et la justice"...."Le Christ appartient en effet à ceux qui sont humbles de coeur. 

Nous voilà enfin parvenus à la paix et la concorde. Pour Saint Clément, c'est le but qui nous fut fixé dès le commencement. "Fixons nos regards sur le Père et Créateur du monde entier. Attachons nous à ses dons de paix et à ses bienfaits, magnifiques, incomparables". Contemplons-le par la pensée et considérons, avec les yeux de l'âme, la longue patience de ses desseins". 

La pratique des vertus personnelles conduit Saint Clément à traiter de l'harmonie de la communauté en passant par l'harmonie du cosmos

Quelle est sa vision de l'harmonie du cosmos où "les cieux se meuvent sous le gouvernement du Très-Haut et lui obéissent dans la paix ? "Le jour et la nuit accomplissent la course que le Très Haut leur a assignée sans se gêner réciproquement. Le soleil et la lune et les choeurs des astres évoluent selon son ordre, dans la concorde, à l'intérieur des limites qui leur sont fixées, sans jamais les franchir". 

Puis s'adressant aux Corinthiens, Saint Clément les invite à l'harmonie de la communauté pour "qu'ils vivent d'une manière digne du Seigneur, en opérant dans la concorde ce qui est bon et agréable à ses yeux...Il vaut mieux être en conflit avec les hommes inintelligents, dépourvus de jugement, tout bouffis d'orgueil dans leurs arrogants discours, que de l'être avec Dieu". 

Dans une deuxième partie portant sur la fidélité de Dieu aux coeurs sans partage mais sur laquelle nous ne nous étendrons pas comme il le faudrait étant donné la longueur de l'épître, Saint Clément va donner force à la première partie en appuyant son discours sur le Christ. Toutes ces choses [Les vertus], la foi dans le Christ les garantit. C'est lui en effet qui par l'intermédiaire de l'Esprit Saint nous invite ainsi : "Venez, enfants, écoutez-moi ; je vous enseignerai la crainte du Seigneur". "Gare ta langue du mal et tes lèvres de la parole trompeuse. Détourne-toi du mal et fais le bien. Recherche la paix et poursuit-la. Les yeux du Seigneur sont sur les justes et ses oreilles attentives à leurs supplications". 

"Honorons les anciens ; instruisons les jeunes gens en leur enseignant la crainte de Dieu...Que nos enfants aient part à l'éducation dans le Christ. Qu'ils apprennent quelle est auprès de Dieu la puissance de l'humilité, quel est auprès de lui le pouvoir d'un amour chaste et combien la crainte de Dieu est belle, combien elle est grande, comme elle sauve ceux qui vivent saintement en lui avec un coeur pur". 

"Compatissant en tout et prodigue de bienfaits, le Père a des entrailles envers ceux qui le craignent ; avec douceur et bonté il répand ses grâces sur ceux qui s'approchent de Lui avec un coeur simple. Ainsi n'ayons pas l'âme partagée et que notre esprit ne s'enfle pas à cause de ces dons incomparables et magnifiques". 

Dans la troisième partie de son homélie, le Pape Clément développe ses vues sur la discipline communautaire : "Servons donc en soldats, frères, de tout notre zèle sous Ses ordres irréprochables. Considérons les soldats qui servent sous nos gouvernants, avec quelle discipline, quelle docilité, quelle soumission ils exécutent les tâches qui leur sont assignées. Tous ne sont pas commandants en chef, ni chef de mille, ni chefs de cent, ni chefs de cinquante, ni ainsi de suite, mais chacun à son rang propre exécute ce qui lui est prescrit par le roi et les gouvernants". 

Puis Saint Clément fait le rapprochement avec le corps et les membres. "Les grands ne peuvent être sans les petits ni les petits sans les grands ; il existe en tout un certain mélange et chaque chose a besoin d'une autre. Prenons notre corps, la tête n'est rien sans les pieds, ni de même les pieds sans la tête ; les plus petits membres de notre corps sont nécessaires et utiles au corps entier ; oui tous consentent à vivre dans une subordination mutuelle pour le salut du corps entier". Assurons donc le salut au corps entier que nous formons dans le Christ Jésus, et que chacun se soumette à son prochain, selon le don qui lui a été conféré".

"Que le fort prenne soin du faible et que le faible ait du respect pour le fort ; que le riche fournisse le pauvre et que le pauvre rende grâce à Dieu de lui avoir donné quelqu'un pour combler son indigence ; que le sage montre sa sagesse non par des paroles mais par des oeuvres bonnes; que l'homme humble ne se rende pas témoignage à lui-même, mais qu'il laisse à un autre le soin de témoigner en sa faveur ; que celui qui est pur en sa chair ne se vante pas, sachant que c'est un autre qui lui accorde la continence". 

Evoquant le Christ écartelé, le Pape Clément s'interroge : "Pourquoi des querelles, des colères, des disputes, des scissions et des guerres parmi vous ? N'avons-nous pas un seul Dieu, un seul Christ, un seul Esprit de grâce qui a été répandu sur nous et une seule vocation dans le Christ ?" 

"Pourquoi écarteler, pourquoi déchirer les membres du Christ, pourquoi être en révolte contre notre propre corps et en arriver à un tel degré de démence ? Oublions-nous que nous sommes les membres les uns des autres ?" 

Rappelez-vous les paroles de Jésus notre Seigneur : Car il a dit : "Malheur à cet homme-là ! Il vaudrait mieux pour lui n'être pas né que de scandaliser un seul de mes élus ; il serait meilleur pour lui qu'on lui attache une meule et qu'on le précipite au fond de la mer que de détourner un seul de mes élus. Vos scissions en ont détourné beaucoup, elles en ont jeté beaucoup dans le découragement, beaucoup dans le doute, et nous tous dans le chagrin. Et vos dissensions se prolongent".

En réalité, les corinthiens s'étaient rebellés contre des Presbytres : "Il est honteux bien-aimés, tout à fait honteux et indigne d'une conduite chrétienne qu'on entende dire que la très ferme et antique Eglise de Corinthe, à cause d'un ou deux personnages, est en révolte contre ses presbytres et le bruit en est venu non seulement jusqu'à nous, mais aussi à ceux qui ne partagent pas nos croyances, si bien que votre folie fait blasphémer le nom du Seigneur....". 

"Hâtons-nous donc de supprimer ce mal ; jetons-nous au pieds du Maître, pleurons et supplions; afin q'il nous exauce, nous réconcilie et nous rétablisse dans la noble et sainte pratique de l'amour fraternel"....Plus loin il poursuit en nous rappelant que c'est la Charité qui nous unit à Dieu. : "La charité couvre la multitude des péchés; la charité endure tout, patiente pour tout ; il n'est rien de bas dans la charité, la charité ne fomente par la révolte, la charité opère tout dans la concorde ; c'est dans la charité qu'ont été rendus parfaits les élus de Dieu ; sans la charité, il n'est rien qui plaise à Dieu. C'est dans la charité que le Maître nous a attirés à lui ; c'est à cause de sa charité envers nous que Jésus-Christ notre Seigneur, selon la volonté de Dieu, a donné son sang pour nous, sa chair pour nous chair et sa vie pour nos vies". 

Saint Clément lance alors un appel à la repentance. "Toutes les défaillances que nous avons commises par suite des embûches de l'Adversaire, demandons qu'elle nous soient pardonnées. Quant à ceux qui ont été les instigateurs de la révolte et du schisme, ils ont le devoir de prendre en considération ce qui nous est commun dans l'espérance. car ceux qui se conduisent avec crainte et charité préfèrent tomber eux-mêmes dans les peines que d'y voir tomber leur prochain. et ils se laissent condamner eux-mêmes plutôt que de compromettre la concorde qui nous a été si bien transmise dans la justice. Il est meilleur pour un homme de confesser ses fautes que d'endurcir son coeur, comme s'est endurci le coeur de ceux qui se révoltèrent contre le serviteur de Dieu, Moïse"...."Le Maître de l'Univers, frères, n'a besoin de rien ; il ne demande rien à personne, sinon qu'on lui fasse confession". David l'élu dit en effet : "Je ferai confession au Seigneur et cela lui plaira davantage qu'un jeune veau à qui poussent les cornes et les ongles".

La repentance passe par la reconnaissance de ses torts. "Acceptons une remontrance dont personne ne doit s'indigner, bien-aimés. Les avertissements que nous nous donnons les uns les autres sont bons et extrêmement utiles. Ils nous font adhérer à la volonté de Dieu. Ainsi en effet s'exprime la Parole sainte : Le Seigneur m'a adressé des remontrances, mais il ne m'a pas livré à la mort. car celui qu'il aime le Seigneur lui fait remontrance ; il châtie tous les fils qu'il accepte". 

Un autre appel qu'il émet est en faveur du sacrifice pour le bien commun. "Qui donc, parmi vous, a le coeur noble, compatissant, rempli de charité ? Qu'il dise : S'il y a à cause de moi révolte, querelle, divisions, je quitte le pays, je m'en vais où vous voulez, j'obéis aux ordres de la multitude. Que seulement le troupeau du Christ vive en paix avec les presbytres installés"..."Ainsi ont agi et agiront ceux qui se conduisent en citoyens de Dieu ; ils ne regretteront pas leur conduite". 

"Vous donc qui avez jeté les fondements de la discorde, soumettez-vous aux presbytres et laissez-vous corriger en esprit de repentance en fléchissant les genoux de votre coeur. Apprenez la soumission en déposant votre superbe et orgueilleuse arrogance de langage ; il est meilleur pour vous en effet d'être trouvés dans la petitesse parmi les élus du troupeau du Christ que de recevoir des honneurs indus et d'être rejetés de son espérance". 

[1] - Les extraits de l'homélie aux Corinthiens du Pape Saint Clément ont été empruntés à la traduction d'Annie JAUBERT, publiée dans les Sources Chrétiennes, N° 167, sous le titre "Clément de Rome, Epître au Corinthiens", 1971, 276 pp.