Grégoire de Nazianze : "Contre le Schisme" - Discours XIII.

publié le 10 août 2020 à 10:18 par Président ACOS   [ mis à jour : 10 août 2020 à 10:21 ]

Chère paix, dont le nom seul est si délicieux! paix que je viens de donner à mon peuple, et que mon peuple m'a rendue à son tour, aimable paix, l'objet de tous mes voeux, mon plus beau titre de gloire, vous qui êtes l'ouvrage de Dieu, sa propre essence, puisque nous l'entendons s'appeler lui-même, dans ses saintes écritures, le Dieu de la paix! paix enchanteresse, bien inestimable que tout le monde loue, et que si peu de personnes savent conserver! où vous étiez retirée, pendant un si long temps que vous étiez loin de nous ? Quand reviendrez-vous près de nous ? De tous les coeurs qui sont sur la terre, il n'en n'est point qui vous désire avec plus d'ardeur que moi, vous recherche avec plus d'empressement, vous chérisse avec plus de tendresse quand nous jouissons de vous ; qui vous rappelle, quand vous nous fuyez, avec un plus vif sentiment de regret de votre absence. Ce sont alors les sanglots de Jacob, redemandant son fils Joseph, qu'il croit avoir été dévoré par une bête féroce ; couvrant de ses larmes sa robe ensanglantée ; ce sont les gémissements de David, pleurant la perte de son cher Jonathas, exhalant sa douleur en imprécations contre les montagnes de Gelböe.

C'était assurément un spectacle bien lamentable, de voir l'arche sainte tombée au pouvoir des étrangers, le sol sacré où fut Jérusalem, foulé sous les pieds des infidèles, les nobles enfants de Sion traînés en exil, aujourd'hui encore, dispersés par toute la terre, errants dans tous les lieux du monde. Pourtant, ces calamités sont moins déplorables encore, que celles dont nous sommes les témoins. Nous voyons nos cités renversées de fond en comble, d'innombrables légions dissipées et disparues, la terre gémissant sous le poids des cadavres amoncelés une nation barbare (1) portant au loin ses excursions, et faisant marcher avec elle la dévastation et a terreur; non pas qu'il faille accuser nos Romains d'avoir reculé, car ce sont les mêmes hommes qui ont porté leurs armes victorieuses jusqu'aux extrémités de la terre: mais leurs bras étaient enchaînés par la colère divine, qui vengeait les outrages faits à l'adorable Trinité. 

Certes, de pareils malheurs sont affligeants. Il n'en n'est point qui le soient plus que de voir la paix bannie de nos Eglises. La persécution nous avait été moins funeste que la guerre intérieure que nous nous sommes faite à nous- mêmes... Les voleurs de profession, unis par le crime, vivent en paix les uns avec les autres ; nous, éternellement en guerre, rebelles à toutes les exhortations, nous ne savons que nous entre-déchirer. Disciples de la charité, nous ne professons que la haine. Tout.cesse dans le monde, tout, excepté nos discordes. La source de nos animosités, quelle est-elle? L'amour de la domination, la passion des richesses, l'amour-propre, l'envie; et de là, l'injustice et l'inconséquence de nos jugements. Tel homme était hier un modèle de toutes les vertus chrétiennes; aujourd'hui, ce n'est plus qu'un composé de tous les vices; ce que l'on admirait en lui, devient tout à coup un sujet de critique et de blâme. La sévérité de notre discipline ne nous permet pas même les paroles oiseuses; elle nous défend de révéler les choses cachées, quand elles violent la charité due à nos frères; nous, nous les allons divulguer au grand jour, en présence des ennemis du nom chrétien, qui savent bien se prévaloir contre nous-mêmes de nos indiscrètes communications. Avec l'air d'y applaudir, ils se promettent bien de nous en punir, au moment où leur haine pourra s'exhaler. Ainsi, nous devenons la fable de tout ce qui nous environne.

Ce qui m'afflige, ce n'est pas l'invasion de nos églises ; nos ennemis auront leur tour; après tout, Dieu n'est pas enfermé dans l'enceinte d'un édifice ; ni la perte des biens dont les autres abondent, notre Dieu ne se met pas à prix, en sorte qu'il n'y ait que les riches qui puissent y prétendre; ni le déchaînement des langues envenimées, leur nature est de dire du mal et de répandre le fiel. Ce ne sont pas  plus leurs calomnies que leurs suffrages qui m'empêcheront d'être ce que je suis. Car enfin, me dirai-je à moi-même : De deux choses l'une : ou ce que l'on dit est faux, et ne me regarde pas plus que le dénonciateur lui-même, quand même mon nom s'y trouverait articulé; ou bien il est vrai, alors c'est à moi, plutôt qu'à lui, que je dois m'en prendre. Les discours que l'on tient ne sont pas la cause de mon dérèglement ; c'est moi qui leur ait donné occasion. Une fois qu'on les aura oubliés, je n'en serai pas moins que ce que j'étais; et je leur aurai toujours l'obligation de m'avoir excité à plus de surveillance. Et puis, un avantage bien plus précieux qu'ils nous procurent, c'est de nous donner quelque ressemblance avec notre Dieu, qui ne fut pas plus ménagé que nous. Si du moins la calomnie s'arrêtait à nos personnes; mais la plaie la plus vive pour mon coeur, c'est qu'en nous attaquant, c'est à Dieu lui-même que l'on en veut, à l'auguste fondement de notre religion. On ne fait la censure de nos torts que pour combattre la doctrine que nous professons, confondant le ministre avec son enseignement.


Exposé succinct des dogmes d'Arius, de Novatien, de Sabellius, d'Apollinaire. Ce dernier, qu'il ne nomme pas, n'avait commencé que depuis peu à répandre ses erreurs, qui consistaient à dire que Jésus-Christ n'avait point d'âme, et que la divinité y suppléait; que le corps du Sauveur était venu du ciel, et qu'il avait passé par le sein de Marie comme par un canal.


Fallait-il (demande S. Grégoire, combattant cette nouvelle hérésie), qu'après avoir avoué que la divinité était unie, on divisât I'humanité?....Puisque ma chute fut entière, et que j'ai été condamné pour la désobéissance du premier homme, et par les artifices du démon, pourquoi ma rédemption ne serait-elle pas entière?Pourquoi diminuer le bienfait de Dieu et l'espérance de mon salut? 

Embrassons cette paix que Jésus-Christ, en quittant la terre, lui avait léguée. Ne connaissons d'ennemis que ceux du salut; ne refusons pas le nom de frères à ceux même qui ne partagent point nos sentiments, s'ils veulent l'agréer de notre bouche. Faisons quelques sacrifices, s'il le faut, pour obtenir le plus grand des biens qui est la paix. 

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(1) Les Goths, réunis aux Huns et aux Alius, pillaient impunément la Thrace, et menaçaient déjà Constantinople. 

Source : Bibliothèque choisie des Pères de l'Eglise grecque et latine....Par M.-N.-S. GUILLON., Troisième partie, Tome Sixième., 1828.