Grégoire de Nazianze : "Contre le Schisme" - Discours XI.

publié le 4 août 2020, 09:17 par Président ACOS   [ mis à jour : 12 août 2020, 03:09 ]

Grégoire de Nazianze commence son discours XI contre le schisme par l'éloge de la vie solitaire, qu'il regarde comme l'état le plus parfait du chrétien sur terre : 

Là, dit-il, la vie entière se passe dans le jeûne, dans la prière et dans les larmes; le silence des nuits n'est interrompu que par les soupirs de la pénitence, ou par le chant des divins cantiques qui se lèvent vers le ciel pour bénir la gloire du Seigneur, et répandre dans toutes les âmes les saintes ardeurs de la componction. Là, tout l'extérieur répond à la tendre piété dont les coeurs sont enflammés : vêtement simple; oubli de toute recherche, à l'imitation des apôtres; démarche grave, uniforme; dans les regards rien de dissipé; sourire gracieux, et qui ne permet pas au rire de s'échapper en éclats indiscrets; entretiens auxquels le raison préside, mêlés, quand il le faut, soit d'éloges qui encouragent au bien, soit de reproches sans aigreur, et de charitables avis préférables à la louange ; heureux assortiment de condescendance et de sévérité, les charmes de la solitude dans une vie commune, et les secours d'une vie commune dans le sein de la retraite : ce qui n'est pas moins excellent, ce qui même l'emporte sur tous ces avantages, la vraie richesse dans la pauvreté, la vraie possession dans le manque apparent de tout, la vraie gloire dans le mépris de la gloire, la force dans l'infirmité, la fécondité dans le célibat. 

Puis rentrant dans le vif du sujet contre le schisme, il montre la contradiction dans laquelle nous sommes :  

Nous avons divisé Jésus-Christ, nous qui l'aimions tant ; nous nous sommes prêtés au langage du mensonge par respect pour la vérité, livré à la haine par amour pour la charité ; et sous le prétexte de nous serrer contre la pierre, nous sommes allés nous briser contre elle.

Peut-être, ô mon Dieu, aviez-vous permis nos dissensions, afin qu'elles nous fissent goûter mieux le prix de la paix. Tels que deux plantes unies à la même tige, que l'on veuille les séparer l'une de l'autre, elles reviennent bientôt à leur première direction: ainsi, après un écart d'un moment, sommes-nous rentrés dans les anciens sentiments qui nous unissaient ; et notre éloignement n'a fait que nous rapprocher par des liens plus étroits. 

Naguère l'union faisait notre richesse comme notre force : c'était la gloire particulière de notre Eglise. Elle retraçait une image de cette arche où se conservaient les débris du genre humain, parce que les semences de la piété s'y trouvaient maintenues fidèlement. Mais enfin nous étions hommes ; nous n'avons pu échapper aux perfides manoeuvres de l'ennemi des âmes, ni à la contagion d'un mal déjà signalé par tant de ravages. Mais si nous avons succombé les derniers, nous avons aussi la gloire d'être revenus les premiers.

Sans doute une division qui a pour principe le zèle de la piété et de la religion, vaut mieux qu'une criminelle union. Puis Saint Grégoire de Nazianze affirme que la dissidence qui a existé n'avait point altéré l'unité de la foi, quant au dogme de la Trinité ; qu'il n'y avait eu là qu'une querelle de famille où des frères, animés des mêmes sentiments, se disputent l'héritage paternel, uniquement pour soutenir leur droit ; que, jusque dans la chaleur des dissensions, ou n'était point sorti des règles de la modération et de la charité, en sorte que la dissension elle-même avait fait mieux encore ressortir la charité, la plus excellente des vertus du christianisme, comme elle est la première des prérogatives de l'essence divine. 

Notre Dieu est essentiellement le Dieu de la paix et de la charité. C'est là de tous ses attributs celui qui plaît davantage à son coeur ; il aime à s'appeler le Dieu de paix et de la charité, afin de nous avertir que c'est en pratiquant ces vertus que nous pouvons nous en rapprocher de plus près. Parmi les anges, celui qui autrefois excita la sédition, qui voulut s'élever au-dessus du rang où il avait été placé, et se révolter contre le Tout-puissant, osant selon l'expression de l'Ecriture, prétendre porter son trône au dessus des nues, fut puni comme il le méritait. Son châtiment fut proportionné à son insolence ; condamné à d'éternelles ténèbres, devenu ange des ténèbres, il perdit tout l'éclat dont il avait été investi. Les autres conservèrent leurs glorieux privilèges, parce qu'ils sont pacifiques, ennemis de la discorde, ne formant tous ensemble qu'un seul et même coeur.... A l'image du ciel, le monde est entretenu en paix par des lois d'une constante harmonie. Qu'elle vienne à être troublée ; les fléaux dévastateurs, produits par la vengeance divine, se répandent sur sa surface, et la consternation avec eux. Leçon terrible qui nous apprend combien nous devons estimer la paix ! 

L'histoire des empires et des peuples, particulièrement du peuple juif, fournit à saint Grégoire de nouveaux témoignages en faveur de sa proposition. 

Depuis que leurs divisions, consommées par le plus détestable de tous les attentats, en ont fait la proie de leurs ennemis, quel épouvantable enchaînement de calamités !

Jérémie avait déploré autrefois les maux qui étaient venus fondre sur eux durant leur transport à Babylone ; et certes, avec raison. Pouvaient-ils gémir trop amèrement sur la ruine des murailles de la ville sainte, la destruction de son temple, la profanation de ses sacrifices et de ses riches ornements ; son sanctuaire, ou foulé sous les pieds ou exposé aux regards d'étrangers à qui l'accès en était interdit ; la voix de ses prophètes réduite au silence, ses prêtres dispersés, ses vieillards livrés aux plus cruels traitements, ses vierges abandonnées à tous les outrages de la licence, sa jeunesse moissonnée dans sa fleur, ses maisons dévorées par la flamme, des torrents de sang inondant ses portiques, dépouillés du feu sacré et des victimes de la religion ; les accents du deuil substitués aux chants d'une pieuse allégresse, enfin, pour emprunter les paroles même du prophète, l'or obscurci, changé dans un plomb vil, et les voies de Sion dans les pleurs, parce qu'elles étaient devenues désertes.

A une époque  plus récente, Jérusalem, captive dans l'enceinte de ses murs assiégés, avait vu des mères déchirer de leurs mains les membres sanglants de leurs propres fils pour chercher dans leurs entrailles palpitantes un remède à la faim. Pourtant ces horribles calamités n'étaient rien auprès de celles qu'ils ont eu à souffrir, depuis que, subjugués par les Romains, ils ont été chassés de leur territoire. A qui s'en prendre, sinon à leurs divisions? L'univers tout entier est aujourd'hui témoin de leurs désastres; répandus et dispersés par tout le monde, ils n'ont plus ni cérémonies ni sacrifices; à peine existe-t-il encore quelques vestiges de l'ancienne Jérusalem; pour toute consolation, ses infortunés habitants obtiennent à peine la permission d'aller pleurer sur ses ruines; et de leur gloire passée, il ne leur reste que la liberté de gémir publiquement sur leur solitude. 

Saint Grégoire de Nazianze met à son éloge de la paix une restriction importante.

Je ne dis pas qu'on doive souscrire indifféremment à toutes sortes de paix. Comme il y a des divisions utiles, on pourrait trouver aussi des espèces de paix très pernicieuses, mais je parle de celle qui est louable, qui est fondée par de bons motifs, et  qui mène à Dieu. Je n'approuve point d'excès, pas  plus d'un côté que de l'autre. Je ne veux, ni de  l'indolence, ni de l'emportement. Faire gráce à  toutes les opinions, adopter tous les partis, marque  d'un esprit sans réflexion ; comme aussi rompre avec tout le monde, âpreté de caractère et témérité. La  mollesse et l'indifférence ne mènent à rien; la versatilité, l'irrésolution, ne s'allient pas davantage avec l'esprit de charité qui doit unir tous les frères. Sitôt que l'impiété a levé le masque ; nul ménagement : ce que l'on doit faire, c'est de s'exposer à tout, à la mort même, plutôt que de se laisser atteindre par la contagion, et d'en paraître complice par aucune société avec ceux qu'elle a gagnés. Rien n'est à craindre, comme de craindre quelque chose plus que Dieu, et de trahir, par une perfide connivence, la cause de la foi et de la vérité, nous qui faisons profession de la défendre. Mais tant qu'il n'y a que le soupçon du mal, et que la peur que nous en avons n'est pas fondée sur des preuves certaines et indubitables ; jusques-là, sachons employer les moyens de douceur, plutôt que de rien précipiter. Une indulgente retenue est préférable à la fougue et à l'entêtement; et il vaut bien mieux, en restant dans un même corps, travailler à se corriger mutuellement, comme étant membres les uns des autres, que de préjuger les choses par le fait d'une séparation, de risquer son autorité, à laquelle vous n'avez plus de droits quand on refuse de la reconnaître, et de se voir obligé de descendre à une rigueur tyrannique, qui essaie vainement de conquérir, par la sévérité de ses ordonnances, une soumission qui ne se donne qu'à la charité fraternelle. 

S'adressant à son père : 

Vous voyez les fruits de votre religieuse et paternelle indulgence. Regardez, et voyez autour de vous  vos enfants rassemblés; jouissez du spectacle que sollicitaient vos prières de nuit et de jour, celui de les voir réunis sous vos ailes".

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Source : Bibliothèque choisie des Pères de l'Eglise grecque et latine....Par M.-N.-S. GUILLON., Troisième partie, Tome Sixième., 1828.